Sur un paysage près de Naplouse



(Une immense mélancolie me saisit en entrant dans Naplouse. Est-ce l’amandier en fleurs qui provoque en moi ce sentiment, poudroiement rosé résistant au milieu d’un paysage urbain déchiqueté, fait de maisons détruites, de constructions anarchiques, de routes crevées, de garages improvisés déversant des ruisseaux de cambouis aux odeurs de réglisse fétide, de cafés borgnes, de troupeaux de chèvres et d’ânes arrachant les dernières herbes de terrains vagues ? Est-ce la pureté de l’air détrempé par une averse qui a bleui l’atmosphère ? Peut-être ce rayon de soleil qui creuse le ciel et baigne de chaleur mouillée les rues proches ? Ou bien la vie qui persiste, qui tient, qui continue, qui s’organise, construit des murs et tend des fils électriques, élève des clôtures et plante des arbres, laisse s’échapper des écoles des enfants qui courent et crient de joie, leurs mères derrière les rideaux des fenêtres qui préparent les goûters ? Est-ce l’odeur de knafé et de savon ou la vue du sourire d’un vieillard penché sur sa canne et qui va achever son temps après l’avoir traversé dignement… ? Tout ce qui dit la résistance de la vie au sein d’un ordre de destruction…)


(Entre Garizim et Ebal, Naplouse gît exsangue. Du haut de la ville qui se répand dans la vallée et s’accroche aux flancs des saints vallons, je regarde le point de fuite qui s’illumine vers la turbulente Jénine. Vague verte où le gris bleu des oliviers rivalise avec l’acide des terres cultivées. Je sens bien que quelque chose ici relève de ce que l’humain fait de supérieur. J’imagine aisément y prendre place la Madonna col Bambino e santi de Luca Signorelli, dont le ciel soufflerait sainteté et grâce sur ce paysage tendu, soutenant par la foi la résistance contre la destruction et l’abandon, attisant la vie là où elle est blessée. La force de vivre et, au-delà, celle de la capacité à demeurer humains. Entre Garizim et Ebal s’ouvrent des abysses de questions).

de vieux anges fatigués aiguillent ces cieux

une dernière averse de larmes

des youyous dans les rues sombres célèbrent la virginité de la mariée

une odeur de savon frais

Je me sens. Je me sens être. Je me sens la violence contenue dans ce portrait de Joseph Beuys. Cette densité de révolte et de refus. De devoir d’intelligence et de prendre l’horreur à bras-le-corps pour ne pas avoir à y participer par le silence. Un ange prognathe se bat et brise ma hanche.


(extrait de mon livre-poème Je n'étais pas là (Cheminement I - Fragments et débris), éditions Al Manar, Paris 2017 - www.editmanar.com )

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