La bande de joyeux drilles ailés



le souffle la vie en rire

Tanger sa baie embrasse

parade de palmiers ébouriffés

les dancings clignotent à l’aube

course de jeunes catins en cheveux

Mon cabriolet débordait d’anges espiègles. Nous allions bon train dans le jour naissant, vif de la fraîcheur du renouveau. Des rires fusaient sur la corniche, ainsi que quelques cris futiles mais joyeux et des regards sur le monde plein de l’étourdissement de la fête s’achevant. Le cabriolet volait entre les palmiers assagis, frôlait les sables de la grande plage endormie et saluait les derniers fêtards traînant sur la promenade prise des ombres mauves et bleues de l’aube. Une bossa nova jouée à la guitare enrobait notre état d’un rythme tout en triste gaieté sensuelle. Conduisant le bolide avec célérité, je pensais à tous les compromis que j’avais dû faire pour rendre ma vie aussi visiblement belle ; à toutes les lâchetés que je m’étais autorisées feignant de ne pas toujours tout comprendre ; à tous les abandons auxquels je m’étais laissé aller, par souci de ne pas m’embarrasser de charges inutiles et trop lourdes dans ma petite ascension vers une vie supposée meilleure. J’avais de plus en plus conscience que ma dolce vita était vaine et stupide, profondément étriquée et médiocre, malgré ses quelques dorures. Cependant, quoi qu’en diront les moralistes, le bonheur d’avoir passé une soirée comme celle s’achevant par cette aube magique, une soirée aussi pleine de vie, de musique, de rires et de promesses, était un bonheur bien réel. Marqué de lassitude, peut-être. Embrasser la baie à une vitesse enivrante dans un nuage d’anges badins et radieux avait toujours été un désir, celui d’une certaine plénitude, d’une belle légèreté aussi, atteintes en enfilant les plaisirs comme les paysages au long d’une route infinie. Mais je comprenais chaque jour plus que mes vieux rêves devenant orphelins, sans ancrage, ils ne me mèneraient jamais ailleurs qu’à mes propres abords. Ni loin, ni au centre. Mes anges soupiraient de délectation et me regardaient d’un air attendri, jovial. Ils n’étaient pas fatigués et ne le seraient jamais. Leurs ailes battaient l’air fendu par le cabriolet et quelques prostituées s’attardant au sortir des bars applaudissaient leur enjouement. Le jour pouvait descendre sur la vie des hommes et leur tracer une voie multiple et toujours renouvelée, nous allions à cette vitesse de grosse cylindrée rejoindre nos couches et gagner le repos. La bossa nova continuerait de résonner, songeuse, dans nos sommeils sans rêves.

Deux vieux archanges, à l’effigie d’un William Burroughs et d’un Francis Bacon, allaient bras dessus, bras dessous, parlant avec une médisance toute anglo-saxonne du monstrueux Jean Genet, et saluaient dans l’aube glycine et glacée le passage heureux et bruyant d’un cabriolet débordant de joyeux drilles ailés.

Kiki s’ennuie de n’en être pas

Jean Genet se laisse prendre par l’auteur ivre-mort du Fou des roses

Juanita la Maricona découvre les Arabes avec une crainte fiévreuse. Toucher la flamme. Il leur dessine sur le fil de son Achéron un destin de liberté, de dignité et d’amours moites.


(extrait de mon livre-poème Je n'étais pas là (Cheminement I - Fragments et débris), éditions Al Manar, Paris 2017 - www.editmanar.com )

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