Le géant


Sur la place du Grand Socco, un géant au masque d’Anonymous avance avec embarras. Des feux de Bengale brûlent partout sur le parvis et illuminent la nuit de mouvantes et mousseuses couleurs intenses. Des pétards claquent et font crier les jeunes filles d’une terreur mêlée de joie simple. La cohue se presse en masse compacte. L’excitation grandit. La fumée noire et âcre de pneus se consumant devant la Cinémathèque de Tanger gêne des bancs entiers de la foule, qui tentent d’y échapper en augmentant la tension et la confusion. Le géant s‘affaisse lentement sur lui-même. Le sourire persiste sous les moustaches en guidon de vélo. Le regard est noir. Les banderilles que les passants ont plantées partout sur son corps forment comme un hérissement de feux de joie. Le sang coule par longues bavures et colore tous ceux qui se collent au géant. Une rose odeur de poudre et de sucre monté en barbe-à-papa couvre la place. Le regard noir s’éteint et le sourire du masque persiste sur ce corps que la cohue piétine victorieusement maintenant. Les musiciens interprètent tous les hymnes de leur répertoire, aux percussions et cuivres tonitruants. La nuit est sans étoiles. Les enfants jouent en hurlant.

Près de là, en Palestine, dans le village de Belaïn, le jeune activiste et résistant aux fiers traits ressemblant à ceux d’un masque d’Anonymous, mon ami Brahim Burnat, s’enchaîne aux grilles de la clôture de sécurité protégeant une nouvelle colonie qui le prive de ses terres. Au milieu d’une pluie de grenades lacrymogènes et de bombes sonores, il attend qu’une balle recouverte de caoutchouc défonce l’os de son front et le laisse sans connaissance. Sa main s’est figée dans le geste du V de la victoire, et persistera dans cette position durant toute la durée du coma qui l’immobilisera, en ne lui laissant aucune autre séquelle que la détermination encore plus ferme que justice et dignité soient rendues.

L’orchestre des armées joue les plus bruyantes et martiales antiennes qu’il connaît pour couvrir les bruits de la bataille. Il en va de la réputation des démocraties.

Les hommes regardent mais se taisent. Ils comprennent mais ont peur.

la peur en tête

une banderille éclate son front et pénètre dans la peur



(extrait de mon livre-poème Je n'étais pas là (Cheminement I - Fragments et débris), éditions Al Manar, Paris 2017 - www.editmanar.com )

Commentaires

Articles les plus consultés